La filière aluminium suspendue au prix du gaz

#Quoi de neuf ? Publié le 20 avril 2022 par L'Echo de la Baie

Si le spectre de la pénurie s’est éloigné, le marché de la billette reste très tendu, entre demande toujours croissante, capacités de production réduites et hausses continues des prix de l’énergie. Alors que l’Europe dépend de la Russie pour 45% de ses approvisionnements en gaz, et la France pour 17%, quels sont les scénarios en vue pour la filière ? Le point en amont, avec Cyrille Mounier, délégué général d’Aluminium France et du Groupement des fileurs d’aluminium.

Interview de Cyrille Mounier, Délégué général d’Aluminium France et du Groupement des fileurs d’aluminium

gfa cyrille mounier

Au début de la guerre en Ukraine, l’agence de presse Reuters indiquait que Rusal, le géant russe de la production d’aluminium, avait arrêté la production d’une raffinerie d’alumine en Ukraine.

Que peut-on dire de l’impact du conflit sur le marché de l’aluminium ?

Cyrille Mounier : La Russie est, via le groupe Rusal, le deuxième producteur mondial d’aluminium, avec un volume de 4 millions de tonnes, très loin derrière les quelque 40 millions de tonnes chinoises. La consommation annuelle française de métal d’aluminium se situe autour d’1 million de tonnes de métal sous forme de lingots, de plaques et, à destination des menuiseries et façades, de billettes. Contrairement à d’autres secteurs de l’industrie, la fenêtre et la façade ne dépendent pas de l’aluminium russe, dans la mesure où on se fournit en métal en provenance de Norvège, d’Islande et des pays du Golfe.
Or, la demande connaît une croissance exceptionnelle. En 2021, les livraisons de produits extrudés par nos adhérents ont bondi de 26% par rapport à 2020 et de 16% par rapport à 2019 – les importations ont suivi les mêmes progressions à deux chiffres et ça, c’est aussi extrêmement préoccupant. Face à cette croissance, on a assisté depuis 2020 à une raréfaction de l’offre, essentiellement du fait de l’arrêt par la Chine de capacités de production – on ignore combien mais si elles redémarrent, c’est toujours très long. [Sans oublier le Covid. Début février, le confinement total de la ville de Baise, « capitale de l’aluminium de la Chine du Sud » pourrait, selon les experts, générer un déficit de plus d’1,5 million de tonnes sur le marché de l’aluminium, rapportait le journal Le Monde.] Loi de l’offre et de la demande : le cours LME a bondi lui aussi, franchissant début 2022 le seuil jamais vu des 3500 $ puis, au début de la guerre en Ukraine, celui des 4 000 $, le 7 mars.

Pour l’instant, suite aux demandes des professionnels auprès de l’Union européenne et des États-Unis de ne pas inclure la société Rusal dans les sanctions décidées contre la Russie, la filière est préservée d’une nouvelle flambée des prix liée à la raréfaction de l’offre. Le cours LME est redescendu sous les 4 000 $.
Rappelons par ailleurs que la prime billette, qui pèse près de 60% dans le prix des produits extrudés pour le bâtiment, a été multipliée par quatre en 2021, principalement du fait de l’explosion de prix de certains métaux entrant dans les alliages (silicium, magnésium…).
Sur la partie bâtiment, le risque de pénurie n’est pas à l’ordre du jour, mais le marché est extrêmement tendu du fait de l’absence de stock de billettes. Le vrai sujet, c’est le coût de l’énergie.

Quels sont les scénarios envisagés ?

Sur le cours du LME, le scénario est simple : si le prix de l’électricité baisse, la production de métal va repartir. Les filières industrielles fortement consommatrices d’énergie (notamment aluminium, chimie, papier…) ont obtenu fin 2021, du gouvernement français et de l’Union européenne, le déblocage de 20 térawatt-heures à un prix sécurisé pour tenter de baisser les prix de l’électricité en France.
Nous n’avons malheureusement pas obtenu le rétablissement du dispositif des contrats à long terme que nous réclamons depuis des années et qui est un véritable serpent de mer. Mais cela nous semble la seule solution pour maintenir la compétitivité d’une industrie française, qui plus est décarbonée – un sujet clé pour le secteur de la fenêtre.

L’avis de Sandra Bertin, Déléguée générale du SNFA

snfa sandra bertin

Sandra Bertin : Le sujet d’une éventuelle pénurie est passé, il était lié notamment à la pénurie sur des composants à base de magnésium, il n’y a plus d’inquiétude depuis la fin de l’année 2021, depuis, la production d’aluminium a repris son cours.
Ce qui nous inquiète davantage ce sont les prix. Nous ne travaillons pas uniquement sur le LME : si le prix de l’aluminium a été doublé, s’ajoute la « prime billette » qui a été multipliée par 4. Ce sont ces deux éléments qu’il faut considérer pour la filière. Un certain nombre d’entreprises de notre secteur ont répercuté ces hausses tarifaires en 2021. Le marché va devoir les absorber aussi en 2022.

Nous avons sécurisé, en partie, notre prix de l’énergie fin 2021 début 2022 pour repartir sur une production constante nous allons devoir remettre en route de l’énergie carbonée et nous risquons donc d’être pénalisés par la taxe carbone. Quoi que l’on fasse aujourd’hui, il y aura un impact sur le prix de l’aluminium, d’autant qu’un certain nombre des acteurs au niveau du filage sont aujourd’hui impactés par le prix du gaz. Concernant le bâtiment, la filière est couverte par l’Etat sur les marchés publics. Le SNFA a rédigé une note à destination des donneurs d’ordre en leur demandant de considérer que les acteurs n’ont aucune prise sur l’allongement des délais et la hausse des coûts.

Cette situation est d’autant plus difficile qu’il y a des alertes sur d’autres matériaux que l’aluminium : le verre, les mastics, les silicones… La hausse du prix de l’énergie impacte beaucoup de filières qui se rejoignent dans nos produits. Les carnets de commandes sont pleins, les délais extrêmement longs et les entreprises sont sous pression car elles doivent gérer les mécontentements de leurs clients tout en manquant de visibilité. Le SNFA continue à œuvrer pour soutenir les entreprises qui se questionnent aussi pour les marchés du deuxième semestre 2022 et pour 2023.

Propos recueillis par LAURENCE MARTIN


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